Le design à la loupe

Il y a un an, apparaissaient sur le marché de drôles de lunettes colorées : les Nooz. Aujourd’hui les ventes décollent sur Internet. 

Entretien croisé par Emmanuel Rado, Design Manager chez Ixiade et Olivier Doolaeghe, directeur de Nooz Optics.

En quelques mots, comment définir Nooz ?

ER : Il s’agit d’un binocle revisité, sans branche, au design fin, léger, résistant, confortable, sympathique et surtout tendance. Il permet aux presbytes (qui ont des difficultés à voir de près) d’avoir toujours une solution pratique et agréable à leur disposition.

Comment l’idée arrive-t-elle jusqu’à vous ?

ER : En 2012, nous rencontrons les trois associés du Centre d'Ophtalmologie du Dauphiné, les docteurs Marc Vareilles, Jean-Jacques Masella et Marc Bru qui avaient identifié la pertinence d’une solution de lunettes de vue pour les personnes atteintes de presbytie. A cette époque, ils souhaitaient développer une paire de lunettes d’appoint, gratuites ou très bon marché, pouvant être mises à disposition des usagers, par exemple dans un magasin. Il faut dire qu’un presbyte sans lunettes peut se retrouver en difficulté pour lire le prix ou l’étiquette sur un produit. L’idée nous a paru pertinente et nous avons lancé la phase d’étude.

OD : Je venais de céder mon entreprise dans le textile. Marc et Agnès Vareilles m’ont appelé pour me présenter leur idée : le principe d’une réglette plastique binoculaire pour les personnes atteintes de presbytie. Je suis un entrepreneur, connaissant le potentiel du marché, j'ai accepté de piloter le projet. 

Quels sont les premiers enjeux d’usage liés à cette idée ?

ER : Il y a d’abord cette frustration qu’on peut ressentir passant la quarantaine à l’idée de devoir porter des lunettes, d’être confronté aux premiers symptômes du vieillissement. On a tous en tête l’image de nos grand-mères avec des lunettes attachées à une petite chaine... Il fallait donc un produit qui ne s’assimile pas à des lunettes classiques mais plutôt à un accessoire de style, un produit jeune.

On sait aussi que, dans le quotidien, l’usage des lunettes est une contrainte. Les presbytes passent un temps considérable à les chercher. Nous devions donc être en mesure de créer un objet que l’on puisse porter en permanence sur soi tout en restant discret.

Et puis bien-sûr, il a fallu envisager plusieurs niveaux de correction.

Côté design ?

OD : Nous étions convaincus qu’il ne fallait pas un objet low cost, d’ailleurs concurrencé de toutes parts. Nous avons souhaité tirer le produit vers le haut et souligner son originalité. D’ailleurs les utilisateurs l’ont confirmé pendant les phases de test.

ER : La démarche de créativité s’est faite à travers une première approche esthétique par le dessin sous forme de croquis de concepts. Puis nous avons réalisé différentes maquettes en découpant au laser des plaques de polycarbonate. Nous voulions une paire de lunettes ultracompacte qui puisse se glisser dans un portefeuille, au format d’une carte de crédit. Nous avons rapidement écarté le principe des branches pour privilégier la finesse et la légèreté du produit.

Nous voulions également une solution universelle qui s’adapte à toutes les formes de nez, fiable et confortable (quoi de plus agaçant que de toujours remonter ses lunettes ou faire attention à ne pas les laisser tomber ?).

Enfin, nous voulions un objet beau et “fun”, il fallait donc travailler le dessin et les couleurs en fonction des tendances à venir. Au final, nous en sommes rapidement venus à revisiter le concept du binocle.

Comment se déroule la phase d’étude avec les potentiels utilisateurs ?

ER : Nous avons commencé en interviewant une douzaine de personnes atteintes de presbytie afin de comprendre leurs usages et leurs difficultés. Suite à quoi, après une analyse de la concurrence et des tendances, nous avons pu dessiner et maquetter les premiers concepts qui ont ensuite été présentés et évalués lors de tests utilisateurs en table ronde. Les concepts ont été dévoilés par étapes (descriptif général du concept, puis sous forme d’images et enfin sous forme de maquettes manipulables).

Le concept de binocle a été très bien accueilli et les participants au test ont majoritairement opté pour un design plus “retro” avec une forme de verres ovale. Il restait alors à façonner le produit en optimisant son ergonomie.

OD : On était en train de récréer un binocle avec des verres ronds et je n’étais pas vraiment séduit par les premières ébauches. Nous voulions un objet ludique, nouveau, agréable à regarder. Il faut se rappeler l’enjeu principal : décomplexer la presbytie.

Combien de prototypes avez-vous réalisé ?

ER : Une soixantaine ! Au fur et à mesure, on a ajusté le design pour trouver le meilleur compromis entre rigidité et souplesse, entre l’optimisation du maintien sur le nez et l’optimisation du confort… Nous voulions un objet agréable à porter d’un point de vue esthétique et ergonomique. Pour cela, nous avons opté pour une matière élastomère hypoallergénique plus molle et plus adhérente sur les zones en contact avec la peau. De nouveaux tests d’ergonomie ont été réalisés sur les prototypes avant de pouvoir valider le design final.

Pour l’étui, il fallait développer un objet simple d’usage, qu’on peut porter en porte-clés, en médaillon, qu’on peut glisser dans un portefeuille, agréable à manipuler. On a donc imaginé un étui très fin et parfaitement plat.

OD : Nous souhaitions que l’objet soit nomade et qu’on puisse protéger les verres. Ixiade a donc développé l’étui actuel qui suit parfaitement les courbures de la lunette, avec différentes couleurs et un toucher “soft touch”. Aujourd’hui, c’est en grande partie cet étui qui fait le succès du produit.

Selon vous, la bonne idée ne suffit pas ?

ER : Tout à fait, la démarche doit son succès à la complémentarité entre les acteurs. Du début à la fin, il y a eu une formidable entente entre les designers d’Ixiade, les associés du Centre d'Ophtalmologie du Dauphiné et l’entrepreneur Olivier Doolaeghe. Son rôle a d’ailleurs été déterminant pour passer de l’idée au marché. Il a apporté toute son expérience de chef d’entreprise, son expertise du développement industriel et commercial et sa volonté pour aller au bout du projet malgré les obstacles et les doutes.

OD : En effet, l’apport d’Ixiade a été crucial dans la transformation de l’idée en produit. Sur le plan du design par exemple, ils ont développé le fameux support élastomère clipsable. Cet apport répond parfaitement à un double enjeu : pratique, car ainsi les lunettes ne glissent pas, mais aussi  esthétique car il nous permet de pouvoir changer les couleurs des différents éléments.

Quelles sont les perspectives pour ce produit ?

OD : Les retours des utilisateurs sont pour la plupart très enthousiastes, le produit se développe bien sur les réseaux sociaux. Actuellement, nous travaillons sur un nouveau design, une forme très tendance qui sera mise sur le marché début 2017.